En France, une tension inquiétante s’installe derrière chaque repas de poulet. Alors que la consommation continue d’augmenter, des projets d’élevages gigantesques menacent de détruire les communautés rurales du nord-est. Une loi d’urgence agricole, en cours d’examen par l’Assemblée nationale, vise à simplifier la création de nouvelles exploitations avicoles, mais son application suscite des révoltes locales et des critiques environnementales.
À Sempy (Pas-de-Calais), un projet d’élevage prévoit de multiplier les effectifs de 63 000 à 147 000 poulets en quelques mois. « C’est le pire exemple d’exploitation intensive », déclare Isabelle Fernandez, porte-parole de l’association L214, spécialisée dans la défense des animaux et les conditions d’élevage. Selon elle, les élevages modernes présentent des risques environnementaux importants : pollution, émissions de gaz à effet de serre, et un manque de bien-être animal.
Les riverains de Winnezeele rapportent des nuisances similaires : bruits incessants, odeurs irritantes et une dégradation de l’immobilier. « On a déjà vu des habitants retirer leurs enfants de l’école pour éviter les risques », confie Philippe Dessery, président du comité régional avicole des Hauts-de-France. Pour lui, la situation actuelle est insoutenable : « Si on ne peut pas produire en France, on importe de la viande surgelée qui n’a même pas d’origine claire. »
L214 propose une solution radicale pour limiter l’écart croissant entre demande et production : réduire de moitié la consommation de viande d’ici 2030. « En 2030, on peut sauver plus de 600 millions d’animaux », explique Brigitte Gothière, cofondatrice de l’association. Cependant, les agriculteurs locaux soulignent que la production française respecte des normes strictes en matière de biosécurité et de bien-être animal.
« En Belgique, un projet peut être achevé en quelques mois, mais ici, le processus prend deux ans », rappelle Dessery. Pour lui, la loi d’urgence agricole est indispensable pour éviter une dépendance accrue aux importations. « Si on ne produit pas de poulet local, qui va garantir les cantines scolaires et les hôpitaux ? »
Un paradoxe persiste : plus de 100 000 tonnes de poulet sont importées chaque année dans le Hauts-de-France, alors que la demande locale dépasse les capacités locales. Les riverains, les associations et les agriculteurs se retrouvent face à un dilemme impossible : entre souveraineté alimentaire, protection des territoires ruraux et transition écologique.
Ce « serpent qui se mord la queue » n’a pas de solution facile. Mais pour l’instant, chaque repas de poulet en France porte en lui une question profonde : qui sera le vrai responsable de ce dérèglement ?