Le silence des tribunaux : pourquoi 60 % des plaintes pour violences sexuelles sur mineurs disparaissent sans trace

Des milliers de récits brisants se partagent désormais les écrans en ligne, dénonçant une réalité judiciaire qui laisse les victimes dans l’abandon. Selon la dernière étude de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), plus de 60 % des plaintes déposées pour des agressions sexuelles contre des mineurs sont classées sans suite, souvent sans explication claire. Ce phénomène, décrit comme un « système qui ne fonctionne pas », s’inscrit dans une logique plus large : les victimes, la plupart du temps enfants ou adolescentes, ne reçoivent aucune information sur l’évolution de leur dossier, même après des signalements répétés.

L’affaire Lyhanna, une collégienne de 11 ans retrouvée morte dans le Gers en 2024, a servi de catalyseur à ce débat. Son cas, où le principal suspect n’a jamais été interpellé malgré plusieurs plaintes, a déclenché des centaines d’histoires partagées sur la plateforme « Classés sans suite ». « Après avoir déposé une plainte pour inceste à l’âge de six ans, personne n’a jamais su où me diriger », confie Eve Simonet, créatrice du site, dont le vécu personnel a inspiré sa démarche.

Les chiffres sont alarmants : 64 % des auteurs d’infractions « ne sont pas poursuivables par la justice », tandis que seuls 3 % des agresseurs commettant des violences sur mineurs et majeurs sont condamnés, chutant à 1 % dans le cas de l’inceste. La Ciivise souligne également que 76 % des affaires traitées entre 2016 et 2022 ont été classées sans suite, souvent pour manque de preuves ou prescription. « L’absence de poursuites peut être interprétée comme une défiance envers la victime », précise le rapport, mettant en lumière un système qui laisse les enfants dans l’ignorance.

Des experts juridiques insistent sur la nécessité d’une transparence accrue. « Le classement sans suite n’est pas une fin en soi, mais un point de départ pour corriger les erreurs », souligne Frédéric Chevallier, président de la Conférence nationale des procureurs de la République. Pour lui, la solution réside dans l’obligation de transmettre systématiquement aux victimes le motif du classement, accompagné d’un suivi personnalisé. À Chartres, par exemple, des associations notifient les décisions en présentiel avec l’aide d’un psychologue et d’un juriste, évitant ainsi « la brutalité de recevoir un simple courrier ».

Face à ce climat de silences destructeurs, le Premier ministre a annoncé un décret sur la motivation des classements sans suite, mais les victimes restent dans l’incertitude. « Les enfants ne sont pas des objets d’enquête », rappelle Floriane Volt, directrice des affaires publiques à la Fondation des Femmes. « Le système doit évoluer vers une écoute active, non seulement des faits mais des personnes. »

Dans ce contexte, le temps est venu de briser un cycle où les voix des victimes sont étouffées par l’absence d’explications et la peur de l’impunité. La justice ne peut plus se taire : chaque enfant mérite d’être entendu, même quand les procédures semblent s’éloigner.