Dans le paysage rural des départements de l’Aisne et de la Somme, un silence médical s’étend jour après jour. Ces territoires, déjà en position de pénurie sanitaire nationale, voient leur nombre d’exercices médicaux chuter au fil des années : -33 % en Aisne et -21 % en Somme sur une période de quinze ans selon l’Ordre des médecins.
Chaque mardi soir, dans le gymnase de Sains-Richaumont (Aisne), Sabine Boschmans, généraliste depuis quarante ans, transforme son ancienne annexe sportive en cabinet d’urgence. « Quand le praticien principal a quitté la zone, j’ai choisi de rester », explique-t-elle. Son travail, limité à deux consultations hebdomadaires par-ci par-là, devient l’unique porte d’accès aux soins pour des habitants qui n’ont plus confiance dans les systèmes éloignés.
Franck, un résident du village, raconte : « À Vervins, personne ne m’a pris. Seule Madame Boschmans a accepté de me voir ». Pour lui, le problème est quotidien : sans médecin proche, chaque trajet vers une ville voisine prend des mois pour trouver un spécialiste.
Dans les petites communautés, les pratiques s’adaptent aux contraintes. Le matériel médical est récupéré, l’espace de travail improvisé. « Si je dois faire des sutures, je m’organise avec mon cabinet principal », confie Sabine. Cependant, la pression augmente : en Aisne et en Somme, près d’un médecin sur cinq a arrêté son activité ces dernières années.
Les maires s’en font les alliés. Jean-Pierre Viéville (Sains-Richaumont) déploie des flyers, des réseaux de contact, mais le résultat reste précaire. « J’ai contacté des centaines de praticiens sans succès », dit-il. À Bernaville, Christelle Leclercq a réussi à recruter un médecin salarié après plusieurs mois d’efforts : « Après un premier mois d’installation, il gère 600 patients ».
L’urgence est palpable. François Léaud (Hirson) explique que quatre jeunes médecins restent actifs en zone rurale, mais sans perspective de rechange. « On sait qu’un jour, il n’y aura plus personne pour les patients », prévient-il. Un patient de Guise décrit son quotidien : « Des voisins me font le repas trois fois par jour… Ce n’est pas le médecin qui sauve, mais ce qui est autour ».
Le rapport de l’Ordre des médecins montre que la région occupe le premier rang en surmortalité (20 % pour les femmes, 22 % pour les hommes). Les initiatives comme le zonage n’ont pas encore suffi : « Si on ne forme pas des médecins originaux de ces zones, personne ne viendra », alerte Philippe Tréhou.
Malgré l’engagement d’une vague de 300 000 nouveaux diplômés d’ici 2040, les villages restent isolés. « Heureusement que vous êtes là docteur », murmurent les habitants chaque jour — une phrase qui résume l’espoir et la fragilité du système.