Thibault Grignon, agriculteur céréalier de l’Oise depuis sept ans, vit un quotidien où chaque décision financière est prise dans l’ombre d’une anxiété sans fin. Son exploitation, héritée de ses grands-parents, s’éloigne désormais du rêve initial : produire avec la nature, pour le simple plaisir de cultiver. Aujourd’hui, il se réveille à sept heures, vérifie son compte bancaire avec une inquiétude qui ne diminue pas, et songe à l’année qui vient en pleine crise économique.
Un jour, son fils Gabriel, âgé de sept ans, lui a dit : « Papa, tu peux vendre ce tracteur ? Je ne veux plus voir ton visage triste chaque jour. » Ces mots résonnent encore dans l’esprit du fermier qui, depuis des années, se bat contre un métier devenu une épreuve quotidienne. « Si je compare mon existence à celle d’un chirurgien, c’est comme si l’on lui avait amputé les deux bras », explique-t-il avec tristesse.
Les coûts ont triplé en raison de la guerre en Ukraine : les engrais, désormais trois fois plus chers, représentent une pression insupportable sur son budget. « Aujourd’hui, on achète trois fois plus cher ce que l’on vendait hier », confie-t-il en regardant ses champs dévastés par le manque de ressources. Cette situation s’aggrave chaque jour : il est obligé de travailler sur 200 hectares supplémentaires pour subvenir à ses besoins, tandis qu’il utilise son matériel agricole pour aider ses voisins. Son père, désormais en retraite, lui apporte parfois un peu d’aide, mais le poids des dettes est trop lourd à porter seule.
Les conséquences psychologiques sont graves. « Depuis quelques mois, je prends des médicaments pour contrôler l’anxiété », avoue Thibault, dont la santé mentale s’épuise chaque jour. Les taux de suicide dans la région Picardie (1,3 %) dépassent largement ceux du pays entier (0,9 %), et ce phénomène se reflète dans le quotidien de ce fermier qui n’a plus d’espoir pour l’avenir.
Sa famille souffre également de cette tension. Son épouse, qui gagne un salaire comparable, doit faire face à des dettes avec deux enfants à charge, sans même pouvoir profiter pleinement du temps passé ensemble. « On a moins de moments pour jouer ou partager des rêves », regrette Thibault en regardant ses enfants s’éloigner dans la maison où il se cache chaque soir.
Malgré tout, l’idée de vendre des terres ou d’arrêter complètement son activité tient encore un espoir : « Si je dois sacrifier pour mes enfants et ma famille, ce sera une décision nécessaire », conclut-il en silence, le regard fixé sur la terre qu’il a toujours aimé mais qui lui échappe désormais.