L’ouragan jazz de Saint-Quentin : Joséphine Baker et le Carillon en 1934

Le 25 mai 1934, Saint-Quentin fut secoué par une soirée inédite lorsque Joséphine Baker, légende du music-hall américain, transforma la salle Carillon en un véritable temple de l’énergie jazz. Alors que les deux autres salles locales (le Casino et le Splendid) disposaient de 1 300 à 1 500 places, le Carillon, avec près de 2 000 places, fut dépassé par la foule. Une saturation historique qui a marqué l’histoire du quartier depuis des décennies.

D’après un document archivé datant du 30 mai 1934, cette représentation devint rapidement le point de référence pour la petite ville de l’Aisne. « Ce n’était pas une simple soirée : c’était l’éclatement d’un moment où le jazz américain entrait dans les salles populaires », explique Frédéric Pillet, historien local spécialisé dans l’histoire du Carillon. Depuis sa première apparition en 1925 au Théâtre des Champs-Élysées, Joséphine Baker avait connu un succès croissant en France, notamment avec son orchestre « Les 16 Baker Boys Jazz ». À Saint-Quentin, elle interprétait des titres tels que « J’ai deux amours » ou « Voulez-vous de la canne à sucre », chansons qui firent l’objet d’une réaction étonnée et enthousiaste.

« En 1934, le public était habitué aux spectacles traditionnels mais pas à ce genre de mélange culturel », souligne Pillet. Cette soirée marqua un tournant dans la manière dont Saint-Quentin accueillait les influences musicales. Le Carillon, ouvert en 1920 par Gaston Deprez (un Saint-Quentinois ayant aussi exploité le Cirque d’Hiver à Paris), devint alors une référence pour l’émergence des nouveaux styles.

Malheureusement, après cette soirée historique, Gaston Deprez fut contraint de fermer ses activités en 1934. « Les années 1930 ont été la période où les établissements culturels locaux devaient s’adapter à des changements inattendus », précise Pillet. Le Carillon a ensuite été racheté par Charles Leclerc et Jean Garcelon, deux entrepreneurs qui firent de l’établissement une étape fondatrice dans le paysage artistique français.

Aujourd’hui, bien que transformé en multiplexe avec six salles plus petites, le Carillon conserve une partie de sa façade Art déco restaurée (2018), témoignant d’une époque où Saint-Quentin a accueilli l’une des figures les plus influentes du jazz mondial. Joséphine Baker, première femme noire à être admise au Panthéon français, reste un symbole de liberté et d’innovation qui continue d’inspirer chaque génération.